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Minuit...
Il est la mi-nuit et les venelles tortueuses de Silversky sont plongées dans la
quiétude. La lune vient éclairer doucement la scène endormie. Seul les
miaulements stridents de deux vieux chats s'affrontant pour la possession d'un
territoire convoité, l'arrière-cour d'une poissonnerie, viennent troubler un
silence profond.
Pourtant à cette heure indue où seuls veillent encore une poignée de gardes, un
observateur attentif pourrait percevoir une silhouette sur les toits. Encore
faudrait-il qu'il ait de la chance car cette dernière s'assure de ne jamais
s'éloigner de la pénombre. Leste et vive, elle foule d'un pas assuré les tuiles
humides et vient s'accroupir un temps au bord du vide. Un temps seulement car
elle bondit ensuite pour se raccrocher à un encorbellement plusieurs mètres en
contrebas. Elle se rétablit rapidement et prend pied sur une corniche.
Heureusement pour certains, malheureusement pour d'autres, il n'existe pas de
tel observateur cette nuit-là...
Gareth est dans son élément. Dix ans de métier, il connaît son affaire sur le
bout des doigts. Certes le plus dur reste à faire, mais cela il en a l'habitude,
et puis ce sont les risques du métier comme dit Duncan. Enfin disait Duncan. Bon
c'est vrai Duncan est mort il y a une semaine, transpercé par la lame d'un
méchant et impudent commerçant qui rechignait à se faire voler. Mais il n'avait
que... Hummm douze ans de métier peut-être ? C'est fou ce qu'il était devenu
imprudent avec l'âge, Duncan. Enfin ce n'est pas le moment de penser à ça.
La fenêtre d'abord. Le bois joue un peu, Gareth s'en est déjà assuré hier, et
elle s'ouvre sans un bruit. Le grenier maintenant. Obscur... Rien d'anormal. Les
combles elles-mêmes sont désaffectées et ne devraient pas poser de problèmes. Ah
! Une latte qui vient de grincer bruyamment. Gareth s'est figé sur place et se
fait tout ouïe. Rien... Il est vrai que le trottinement occasionnel de quelque
rongeur doit avoir habitué les occupants de la maison aux bruits en provenance
de la mansarde.
D'accord un peu plus de prudence ne peut pas faire de mal. Bien à l'escalier
maintenant. C'est tout un art de descendre un escalier sans faire de bruit. Les
planches sont vermoulues et traîtresses mais cette fois-ci Gareth est
entièrement à son affaire et rien ne vient trahir sa présence ni son
déplacement. Le couloir principal est plongé dans le calme. Mais il y a de la
lumière au rez-de-chaussée.
Groumphh ! C'est pas possible ça, Djag le mercenaire borgne engagé récemment
était censé dormir. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir versé une généreuse
rasade d'infusion de tue-mouches dans sa soupe... C'est incroyable d'avoir une
constitution comme ça. Sûrement un brehanite lui... Pas grave il n'entendra rien
après tout. Voilà la chambre doit se situer par là. Plus qu'à tourner la poignée
doucement...
Doucement...
Fermée ! Comment ça fermée ?! Il est complètement fou ce Maspalio, il s'enferme
à double tour dans sa chambre la nuit ? Et il fait comment si il y a le feu ?!
Un paranoïaque comme ça, c'est à vous dégoutter un honnête voleur. Bon le
passe-partout...
Ahh. C'est mieux. En silence, surtout en silence et délicatement. Le pêne joue
enfin, et voilà le dernier obstacle d'éliminé ! Hop plus qu'à rentrer et...
Craccccccccc !
Nonnn ! Cet abruti avait placé un vase en équilibre sur le chambranle de sa
porte. Le vacarme est effroyable. Et cet idiot de Djag qui beugle. Place à
l'action maintenant et à l'Haruspice la discrétion ! Entrer, et refermer la
porte. A clef. Ignorer les cris d'orfraies de l'épouse et les jurons du mari.
Courir jusqu'au tableau, le jeter à bas. La combinaison à présent. Difficile de
se concentrer avec les coups de boutoir du garde du corps et les assauts
désordonnés du marchand en robe de nuit. Enfin il cède, s'emparer du petit
coffret. L'ouvrir et s'assurer que l'émeraude est bien là. Courir jusqu'à la
fenêtre et bondir au travers alors que Djag défonce la porte d'entrée.
Heu... Prier.... Sélèneeeeeeeeeee....
Dix mètres plus bas, dans une fontaine. Et bien finalement l'opération s'est
bien déroulée. Encore une fois... Il ne reste plus qu'à rentrer.
..
L'homme gémit doucement, recroquevillé contre le pavage humide. Seuls quelques
haillons recouvrent ses os et lui dispensent un maigre réconfort. Ses traits
haves reflètent son angoisse comme le voleur s'approche de lui. Il n'a plus rien
d'autre à perdre que la vie mais s'y accroche farouchement de toute la force de
sa volonté, pourtant battue en brèche par les écueils des années passées.
Son souffle se fait plus régulier, plus rassuré, lorsqu'il se rend compte que la
silhouette encapuchonnée qu'il distingue à peine devant lui ne lui veut pas de
mal, mais juste lui donner une obole, gage d'un peu de nourriture qui ne sera
pas à disputer aux rats le lendemain.
La main de Gareth cherche vainement sa bourse. Une très légère angoisse commence
à poindre sur son visage. Lui, le maître patenté aurait-il pu se laisser abuser
? Enfin un léger sourire ironique vient flotter sur ses lèvres. Forcément... Oui
forcément, lors des ces expéditions nocturnes, Gareth veille toujours à ne rien
emporter de cliquetant. Sa bourse est en lieu sûr dans sa cachette habituelle.
Il ne possède rien sur lui à ce moment-là... Rien d'autre que...
Le mendiant écarquille les yeux alors qu'un choc retentissant vient secouer sa
gamelle.
" Pour Sélène camarade... "
Les mots flottent légèrement dans la nuit comme Gareth s'éloigne et disparaît
dans son manteau de ténèbres...
La lune vient sourire sur une émeraude posée au fond de la sébile d'un mendiant
de Silversky avant de céder la place aux nuages...
Il commence à pleuvoir...
Lynn, Gardien du Passé d'Althéa
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